Quiconque souhaite créer sa propre entreprise en Suisse ou exercer une activité lucrative indépendante suit une voie d’autorisation différente de celle des personnes salariées. La voie applicable dépend en premier lieu de la nationalité, mais aussi du canton dans lequel l’activité est exercée et de la forme juridique choisie pour l’entreprise. Cet article expose les bases juridiques — depuis la condition d’autorisation jusqu’aux obligations en matière d’assurances sociales, en passant par l’inscription au registre du commerce. Il décrit la situation juridique et ne remplace pas un examen au cas par cas auprès de l’autorité cantonale de migration compétente.
Deux voies : ressortissants UE/AELE et ressortissants d’États tiers
La distinction la plus fondamentale du droit suisse des étrangers passe entre les ressortissants des États membres de l’UE et de l’AELE et les ressortissants d’États tiers. Cette séparation marque chaque étape du processus d’activité indépendante — depuis le type d’autorisation jusqu’aux exigences de preuve.
Ressortissants UE/AELE
En vertu de l’Accord sur la libre circulation des personnes (ALCP, RS 0.142.112.681) et de l’Ordonnance sur l’introduction de la libre circulation des personnes (OLCP), les ressortissants UE/AELE bénéficient d’un droit largement garanti d’entreprendre une activité lucrative indépendante en Suisse. La procédure est comparativement simple :
- Annonce auprès du contrôle des habitants de la commune de domicile après l’arrivée (délai — exécution cantonale, en règle générale dans les quelques jours).
- Demande d’une autorisation de séjour B UE/AELE pour personnes exerçant une activité lucrative indépendante auprès du service cantonal de la population.
- Preuve qu’une activité indépendante est effectivement exercée — typiquement au moyen d’un business plan, de contrats clients ou de justificatifs de l’activité professionnelle.
- L’autorisation B UE/AELE est en principe délivrée pour une durée de validité de cinq ans et prolongée tant que l’activité indépendante subsiste.
Les ressortissants UE/AELE ne doivent pas prouver que leur entreprise sert un intérêt économique global particulier de la Suisse. L’examen se limite pour l’essentiel à vérifier que l’activité est réelle et ne vise pas à contourner les règles applicables à l’emploi salarié. Les détails relatifs aux droits de libre circulation figurent dans le glossaire ALCP/OLCP.
Ressortissants d’États tiers
Pour les personnes en dehors de l’espace UE/AELE, l’accès à une activité indépendante est nettement plus exigeant. L’admission est régie par la Loi sur les étrangers et l’intégration (LEI) et soumise à des conditions strictes. Sont notamment déterminants les art. 18, 19 et 21 LEI : une activité lucrative indépendante peut être autorisée si elle correspond à l’intérêt économique global, si les conditions financières et d’exploitation sont remplies et si la personne étrangère dispose d’un logement approprié. Il convient de respecter la priorité de la main-d’œuvre indigène et des ressortissants des États avec lesquels existe un accord sur la libre circulation des personnes (art. 21 LEI).
- Il faut prouver que l’entreprise projetée apporte une contribution positive durable à l’économie suisse — par exemple par la création d’emplois, l’innovation ou un investissement substantiel.
- Un business plan complet est requis, comprenant des prévisions financières, une analyse de marché et un concept de financement.
- L’autorité cantonale du marché du travail examine la demande ; selon la constellation, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) est associé (art. 31 OASA sur les conditions de l’activité lucrative indépendante).
- Pour les ressortissants d’États tiers s’appliquent des nombres maximaux (contingents) selon les art. 19 en relation avec l’art. 20 LEI. Les autorisations pour activité indépendante mobilisent des places du même contingent limité que les autorisations d’activité lucrative fondées sur un employeur (nombres de contingents).
- La personne requérante doit en règle générale être présente en Suisse pour diriger l’entreprise ; la seule propriété, sans présence physique, ne suffit habituellement pas.
En pratique, les ressortissants d’États tiers fondent fréquemment une Sàrl ou une SA et se font engager en tant que gérante ou gérant, visant ainsi une autorisation d’activité lucrative fondée sur un employeur. Cette voie peut être plus prévisible, mais elle comporte ses propres exigences en matière de capital et de conformité.
Remarque sur les différences cantonales : chaque canton dispose de son propre service de la migration et applique les critères du droit fédéral dans le cadre de son pouvoir d’appréciation. Les documents exigés et la durée de traitement peuvent varier. Cet article n’évalue pas quel canton est plus simple ou plus avantageux ; sont toujours déterminantes les exigences du canton dans lequel l’activité est effectivement exercée. Les prescriptions concrètes sont à clarifier auprès de l’autorité compétente.
Le business plan, cœur de la demande
Que l’on soit ressortissant UE/AELE ou ressortissant d’un État tiers, un business plan solide est au centre de la demande d’autorisation pour activité indépendante. Pour les ressortissants d’États tiers, il constitue de fait le cœur du dossier : il doit convaincre l’autorité cantonale que le projet est viable, suffisamment financé et utile à l’économie suisse.
Un business plan viable couvre en règle générale les domaines suivants :
- Synthèse (Executive Summary) : brève description de l’entreprise, de la proposition de valeur et du marché cible en Suisse.
- Analyse de marché : preuve d’une demande pour le produit ou la prestation sur le marché suisse, environnement concurrentiel et différenciation.
- Prévisions financières : planification du chiffre d’affaires, charges d’exploitation et analyse du seuil de rentabilité pour au moins les trois premières années. L’autorité veut constater que la personne requérante peut subvenir à ses besoins sans aide sociale.
- Concept de financement : preuve d’un capital de départ suffisant — fonds propres, engagements d’investisseurs ou financement bancaire.
- Qualification et expérience : parcours professionnel, diplômes pertinents et éventuelle expérience entrepreneuriale antérieure.
- Potentiel de création d’emplois : dans la mesure du possible, une planification de l’engagement de personnes domiciliées en Suisse. Ce facteur a un poids considérable pour les ressortissants d’États tiers.
- Site et infrastructure : siège de l’entreprise, contrats de location ou de coworking ainsi qu’équipements ou autorisations nécessaires.
L’autorité cantonale apprécie la viabilité économique, et pas seulement l’intention. Un business plan générique ou reconnaissable comme un modèle préfabriqué ne résistera guère à l’examen au sens des art. 19 LEI et 31 OASA.
Choix de la forme juridique
Le droit suisse connaît plusieurs formes juridiques pour les entreprises. Les plus pertinentes pour les entrepreneuses et entrepreneurs étrangers sont la raison individuelle (entreprise individuelle), la Sàrl et la SA. Elles se distinguent par la responsabilité, les besoins en capital et la qualification au regard du droit des migrations. Les montants ci-après sont volatils et à vérifier avant utilisation.
| Caractéristique | Raison individuelle | Sàrl | SA |
|---|---|---|---|
| Capital minimal | aucun | CHF 20'000 | CHF 100'000 (dont CHF 50'000 libérés) |
| Responsabilité | personnelle illimitée | limitée au patrimoine social | limitée au patrimoine social |
| Nombre de fondateurs | 1 personne physique | 1 ou plusieurs (physiques ou morales) | 1 ou plusieurs (physiques ou morales) |
| Inscription au registre du commerce | requise dès un chiffre d’affaires de CHF 100'000/an | obligatoire | obligatoire |
| Obligation de révision | aucune | opting-out possible si < 10 emplois à plein temps | opting-out possible si < 10 emplois à plein temps |
| Qualification au regard du droit des migrations | activité lucrative indépendante | en règle générale engagement comme direction | en règle générale engagement dans l’organe |
| Exigence de domicile de l’organe | titulaire domicilié en CH | au moins une personne dirigeante domiciliée en CH | au moins un membre du conseil d’administration domicilié en CH |
Pour de nombreuses entrepreneuses et entrepreneurs étrangers, la Sàrl constitue le cas standard : elle offre une responsabilité limitée, un besoin en capital maîtrisable et permet à la personne fondatrice d’agir en qualité de gérante ou de gérant — ce qui se concilie bien avec la structure d’une autorisation d’activité lucrative. La raison individuelle est plus simple à constituer, mais entraîne une responsabilité personnelle illimitée et est considérée, au regard du droit des migrations, comme une activité lucrative indépendante ; une autorisation pour personnes exerçant une activité lucrative indépendante est donc requise, et non une autorisation fondée sur un employeur.
La SA est habituellement réservée à des projets plus importants ou financés par des investisseurs. Un seuil de capital plus élevé et une gouvernance plus formelle (conseil d’administration, organe de révision, dans la mesure où aucun opting-out ne s’applique) la rendent moins praticable pour des personnes seules en phase de démarrage.
Aucun conseil sur le choix de la forme juridique ni d’optimisation fiscale : cet article décrit les formes juridiques, ne recommande aucune structure déterminée et ne contient aucun conseil fiscal. Les questions fiscales et de droit des sociétés sont à clarifier avec une personne spécialisée habilitée à cet effet.
La procédure cantonale d’autorisation
Toutes les demandes d’autorisation pour activité indépendante sont traitées au niveau cantonal. Il n’existe pas de visa fédéral d’activité indépendante ni de guichet unique national. La procédure typique :
- Annonce : annonce de l’arrivée auprès du contrôle des habitants de la commune de domicile. Cette étape s’applique indépendamment de la nationalité (cf. l’annonce cantonale dans les 14 jours).
- Dépôt de la demande : dépôt de la demande auprès du service cantonal de la population avec business plan, justificatifs de qualification, documents financiers et pièces d’identité.
- Examen de la viabilité : l’autorité cantonale — souvent en concertation avec la promotion économique cantonale — examine la viabilité économique et, pour les ressortissants d’États tiers, l’intérêt économique global (art. 18, 19, 21 LEI).
- Décision : le canton décide. La durée de traitement est volatile et très variable selon le canton et la constellation ; en cas d’association du SEM, elle peut être plus longue.
- Délivrance : en cas d’acceptation, l’autorisation de séjour correspondante est délivrée avec la mention relative à l’activité indépendante — pour les ressortissants UE/AELE une autorisation B UE/AELE, pour les ressortissants d’États tiers une autorisation B liée à l’activité concrète.
Si une demande est rejetée, un moyen de droit est en principe ouvert ; les délais et les compétences résultent du droit de procédure cantonal et de l’indication des voies de droit de la décision (cf. la voie de recours contre les décisions). Cet article ne contient aucune stratégie pour le cas particulier ni modèle de recours.
Inscription au registre du commerce
Une fois le statut au regard du droit des étrangers clarifié, l’entreprise doit être inscrite au registre du commerce du canton dans lequel elle a son siège. Les exigences dépendent de la forme juridique :
- Raison individuelle : inscription obligatoire dès un chiffre d’affaires annuel de CHF 100'000. En dessous, l’inscription est facultative.
- Sàrl et SA : inscription obligatoire et condition pour le démarrage de l’activité commerciale. La constitution requiert l’authentification publique des statuts et une attestation de libération du capital d’une banque suisse.
- Les émoluments d’inscription sont volatils et varient selon le canton et la forme juridique.
- Avec l’inscription, l’entreprise reçoit un numéro d’identification des entreprises (IDE) et figure dans la base de données accessible au public Zefix.
Pour la Sàrl et la SA, il faut recourir à un officier public suisse (notariat) qui authentifie les documents de constitution et dépose la réquisition. Les frais de notariat sont volatils et dépendent de la complexité et du canton.
AVS et assurances sociales
Les personnes exerçant une activité lucrative indépendante sont soumises au même cadre de droit des assurances sociales que les personnes salariées, mais avec une structure de cotisations différente. Connaître ces obligations est essentiel — les manquements entraînent des conséquences financières et peuvent affecter le statut de séjour.
Annonce en tant que personne exerçant une activité lucrative indépendante
Quiconque exerce sous la forme d’une raison individuelle s’annonce comme personne exerçant une activité lucrative indépendante auprès de la caisse de compensation cantonale compétente. Cette annonce est distincte de l’inscription au registre du commerce. La caisse de compensation examine s’il existe effectivement une activité indépendante, sur la base de critères tels que :
- La personne supporte-t-elle le risque entrepreneurial (bénéfice et perte) ?
- Travaille-t-elle pour plusieurs mandants plutôt que pour un seul mandant ?
- Engage-t-elle son propre capital et met-elle à disposition sa propre infrastructure ?
- Peut-elle organiser librement son travail ?
Si la caisse de compensation constate qu’il existe en réalité une activité lucrative dépendante (par exemple parce que le travail est effectué exclusivement pour un mandant disposant d’un pouvoir d’instruction), celui-ci peut être qualifié rétroactivement d’employeur et tenu de verser les cotisations patronales.
Cotisations
Les personnes exerçant une activité lucrative indépendante versent des cotisations sur le revenu net de l’activité lucrative. Les valeurs de référence sont volatiles et ne sont pas chiffrées ici. Sont déterminants les taux fédéraux en vigueur :
- AVS/AI/APG : cotisations selon un barème dégressif sur le revenu de l’activité lucrative (taux).
- AC (assurance-chômage) : les personnes exerçant une activité lucrative indépendante ne sont pas assurées obligatoirement et n’ont donc pas droit à une indemnité de chômage.
- LPP (prévoyance professionnelle) : en principe facultative pour les personnes exerçant une activité lucrative indépendante.
- Assurance-accidents (LAA) : facultative pour les personnes exerçant une activité lucrative indépendante ; les personnes salariées doivent être assurées obligatoirement.
Quiconque exerce par le biais d’une Sàrl ou d’une SA et se verse un salaire en tant que direction est considéré, au regard du droit des assurances sociales, comme salarié ou salariée de la société. Tant les cotisations patronales que salariales sont dues. La forme juridique choisie détermine ainsi directement le statut au regard du droit des assurances sociales. Une présentation approfondie figure sous Les assurances sociales et leur effet sur le permis.
Assurance-maladie
Quiconque établit son domicile en Suisse est obligatoirement soumis à l’assurance obligatoire des soins selon la LAMal. L’assurance doit être conclue dans les trois mois suivant la prise de domicile ; la couverture est rétroactive à compter de la prise de domicile. La Confédération tient la comparaison officielle et indépendante des primes ainsi que d’autres informations sous priminfo.admin.ch. Cet article ne mentionne aucune prime et ne compare aucun assureur.
Conditions financières et preuve des moyens
L’autorité attend des personnes requérantes indépendantes la preuve de leur autonomie financière : la personne doit pouvoir subvenir à ses besoins et à ceux d’éventuels proches sans aide sociale. Il s’agit pour l’essentiel de :
- Capital de départ : moyens suffisants pour couvrir les coûts de constitution. Pour une Sàrl, cela signifie le capital social versé auprès d’une banque suisse ; pour une SA, le capital-actions libéré (montants : voir le tableau ci-dessus).
- Coût de la vie : preuve que les coûts personnels sont couverts pendant la phase de démarrage. Les montants attendus sont volatils et varient selon les cantons.
- Assurance-maladie : soumission obligatoire à la LAMal dans les trois mois suivant la prise de domicile (voir ci-dessus).
Pour les ressortissants d’États tiers, la documentation financière est examinée avec une attention particulière. Relevés bancaires, justificatifs de fortune, comptes révisés d’entreprises antérieures et conventions d’investisseurs signées sont des justificatifs usuels. Une provenance des fonds peu claire ou des engagements vagues affaiblissent le dossier.
Appréciation de la viabilité économique
L’appréciation de la viabilité est le cœur de l’examen, en particulier pour les ressortissants d’États tiers. L’autorité cantonale procède à une évaluation matérielle de la question de savoir si l’entreprise est susceptible de perdurer et de contribuer à l’économie locale. Sont typiquement appréciés :
- Demande du marché : existe-t-il une demande réelle sur le marché suisse ? Les déclarations d’intention de clientes et clients suisses potentiels renforcent une demande.
- Différenciation : qu’est-ce qui distingue l’entreprise des fournisseurs existants ? Les projets sans valeur ajoutée reconnaissable sont appréciés de manière critique.
- Qualification de la personne fondatrice : le parcours professionnel atteste-t-il la capacité de mettre en œuvre le business plan ?
- Durabilité financière : l’entreprise peut-elle dégager, dans un délai raisonnable, un rendement suffisant pour faire vivre la personne fondatrice sans aide sociale ?
- Contribution économique : l’entreprise crée-t-elle des emplois, génère-t-elle une matière imposable ou apporte-t-elle des produits et prestations innovants ?
- Indicateurs d’intégration : les connaissances de la langue officielle locale, les liens existants avec la Suisse et la connaissance de l’environnement commercial local sont pris en compte (sur les critères d’intégration, cf. art. 58a LEI).
Le chemin de l’idée à l’exploitation courante
L’ordre suivant esquisse le chemin typique de la planification à une entreprise exploitée de manière conforme au droit :
- Clarifier l’éligibilité : déterminer, sur la base de la nationalité et du modèle d’affaires, si une autorisation pour personnes exerçant une activité lucrative indépendante ou une voie fondée sur une société (Sàrl/SA avec autorisation d’activité lucrative) est appropriée.
- Élaborer le business plan : selon les standards suisses, avec des chiffres financiers en CHF et un dimensionnement de marché réaliste.
- Sécuriser le financement : pour la Sàrl/SA, ouvrir un compte de libération du capital ; pour la raison individuelle, prouver les fonds propres.
- Demander l’autorisation : auprès du service cantonal de la population avec tous les justificatifs.
- Procéder à l’inscription au registre du commerce : après l’autorisation (ou en parallèle selon le canton) ; pour la Sàrl/SA, recourir au notariat.
- S’annoncer auprès de la caisse de compensation : clarifier le statut de personne exerçant une activité lucrative indépendante ou de salarié(e) de sa propre société.
- Conclure les assurances obligatoires : assurance-maladie LAMal dans les trois mois ; assurance responsabilité civile ou professionnelle usuelle dans la branche dans la mesure requise.
- Vérifier la TVA : annonce auprès de l’Administration fédérale des contributions, pour autant que le chiffre d’affaires imposable atteigne le seuil légal (seuil et taux).
- Mettre en place la comptabilité : selon les prescriptions du Code des obligations.
Le statut de personne exerçant une activité lucrative indépendante ou de titulaire d’un permis avec autorisation d’activité lucrative a une incidence sur la suite du parcours au regard du droit des étrangers, y compris une autorisation d’établissement (livret C) ultérieure et une éventuelle naturalisation selon les art. 9, 11 et 12 LN. Ces thèmes sont traités dans les documents de corpus respectifs.
Remarque : cet article expose la situation juridique et ne constitue pas un conseil juridique (art. 12 LLCA).
